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Les intermittents coûtent-ils plus qu'ils ne rapportent ?

C'est le reproche qui revient à chaque réforme. Le chiffre existe, il est public, et il est réel. Mais selon la façon de le construire, le même régime coûte un milliard ou trois cent vingt millions. Voici ce que disent les sources, ce que les deux camps en font, et le tableau que presque personne ne cite.

La réponse courte. Oui, le régime verse beaucoup plus qu'il n'encaisse : environ 1,4 milliard d'euros d'allocations pour 400 millions de contributions en 2019, dernière année avant la crise sanitaire. L'écart est réel, ancien et documenté.

Mais ce milliard n'est pas le coût des règles dérogatoires. Devant le Sénat, le directeur général de l'Unédic a décomposé la somme : l'essentiel relève de la solidarité entre contrats, qui bénéficie à tous les précaires. Le surcoût propre aux annexes 8 et 10 a été évalué à environ 320 millions. Selon le chiffre retenu, le débat n'a pas la même tête.

Une balance abstraite compare contributions collectives et indemnisation.
Le bilan du régime dépend du périmètre comptable retenu et des comparaisons employées.

Ce que disent les chiffres publics

Commençons par le terrain solide. L'Unédic et la Cour des comptes publient le bilan financier des annexes 8 et 10, et ces données font autorité des deux côtés du débat.

AnnéeAllocationsContributionsSoldeRatio
20071 262 M€225 M€−1 037 M€5,6
2011−1 011 M€5,2
20191,43 Md€0,4 Md€≈ −1,0 Md€3,6
20201,9 Md€0,3 Md€6,2

Ceux qui affirment que l'intermittence coûte cher ont donc raison sur les faits. Le débat commence après, sur trois questions : ce qu'on compare, ce que ce solde mesure, et ce qu'il ne mesure pas.

Le tableau que presque personne ne cite

Le reproche récurrent au calcul « dépenses moins recettes affectées » est qu'il ne serait appliqué qu'aux intermittents. C'est faux, et la réponse vient de l'accusation elle-même : en 2013, la Cour des comptes a publié ce calcul pour tous les types de contrats.

Solde par type de contrat en 2011 En 2011, les contrats à durée indéterminée dégagent un excédent de 12 522 millions d'euros. Les contrats à durée déterminée de droit commun affichent un déficit de 5 592 millions, les intérimaires de 1 464 millions, et les intermittents de 1 011 millions. Allocations versées moins contributions encaissées, en 2011 solde ratio CDI+ 12 522 M€0,5CDD de droit commun− 5 592 M€3,6Intérimaires− 1 464 M€2,5Intermittents− 1 011 M€5,2 Le ratio indique combien d'euros sont versés pour un euro encaissé.
Source : Cour des comptes, référé sur l'indemnisation du chômage à l'issue des emplois précaires, 2013, à partir des données Unédic. Tout l'emploi court est déficitaire au sens de ce calcul, et les CDI massivement excédentaires. C'est la définition d'une assurance.

Trois enseignements, qu'aucun des deux camps ne met en avant.

Des cadres comptables de tailles différentes entourent un même ensemble de contributions et prestations.
Le résultat d’un bilan change lorsque son périmètre inclut ou exclut certains flux du régime.

Un milliard, ou trois cent vingt millions ?

C'est la principale source de malentendu, et elle se règle avec une seule audition. Devant la commission du Sénat, le directeur général de l'Unédic a décomposé le milliard : sur environ 1,3 milliard d'allocations versées, l'Unédic percevait 150 millions de cotisations employeurs, 700 millions au titre de la solidarité générale venant des contrats stables, mécanisme dont bénéficient tous les précaires, et 100 millions de solidarité professionnelle.

Reste environ 320 millions : le coût propre des règles dérogatoires, c'est-à-dire ce qu'économiserait un basculement au régime général. Ce chiffrage vient d'un rapport parlementaire de 2013 et a été repris par le groupe de travail sénatorial. Le chercheur auditionné à ce sujet le jugeait lui-même fragile, ce qu'il faut dire aussi.

Les deux chiffres sont exacts. Le premier mesure un écart comptable, le second un surcoût réel. Les confondre, dans un sens ou dans l'autre, fausse la discussion.

La thèse du « ça coûte trop cher »

Prenons-la au sérieux, elle a de vrais arguments.

Ce dernier point est le plus sérieux, et le secteur le discute rarement de face.

La thèse du « le calcul est mal posé »

Elle a aussi ses arguments, et certains sont mieux chiffrés qu'on ne le croit.

Ce que le débat oublie systématiquement

Le périmètre n'est pas neutre. Le solde des annexes est un calcul analytique, hors frais de gestion et hors financement de l'opérateur. Le déficit global de l'Unédic, lui, intègre tout cela. Rapporter l'un à l'autre, comme le fait la formule « un tiers du déficit de l'assurance chômage », compare deux grandeurs de périmètres différents.

Le dénominateur bouge, pas le numérateur. Le solde des annexes est remarquablement stable autour d'un milliard depuis vingt ans. Ce qui varie, c'est le déficit total de l'assurance chômage. La même valeur absolue représentait un tiers du déficit en 2010 et deux tiers en 2011, sans que rien n'ait changé côté intermittents. Et sur les exercices récents, où l'assurance chômage est repassée à l'équilibre, la formule perd tout simplement son dénominateur.

L'Unédic ne tient aucune comptabilité séparée des annexes 8 et 10. Ces soldes sont des reconstitutions produites pour des travaux de contrôle, pas des lignes de compte. Leur précision apparente est trompeuse : le ministère du Travail lui-même, répondant à la Cour, soulignait la fragilité des données disponibles.

Une grande balance abstraite rassemble scène, emploi, cotisations et indemnisation.
Le débat dépasse une seule ligne comptable et dépend aussi de l’emploi et de la création produits.

Le chiffre qui circule à l'Assemblée, et d'où il sort

Depuis 2024, le débat parlementaire a son propre chiffre : 1,1 à 1,2 milliard d'euros par an. Il vaut la peine de remonter à sa source, parce qu'elle n'est ni l'Unédic ni la Cour des comptes.

Il vient de l'exposé sommaire de l'amendement n° I-59 au projet de loi de finances pour 2025, déposé le 12 octobre 2024 par M. Ciotti et les membres du groupe UDR. L'amendement demandait l'abrogation de l'article 84 A du code général des impôts. Il a été rejeté en séance le 23 octobre 2024, par 87 voix contre 72, avec 5 abstentions.

Son texte avance que « en 2022, le déficit du régime des intermittents était estimé à 1 milliard d'euros par an », auquel il ajoute les avantages fiscaux pour arriver à 1,1 ou 1,2 milliard. Trois vérifications s'imposent.

Autrement dit, un amendement présenté comme supprimant « l'avantage fiscal des intermittents » visait un dispositif qui ne s'applique ni aux ouvriers ni aux techniciens, et que partagent les sportifs professionnels. Ça ne dit pas si l'abroger serait une bonne idée. Ça dit que le chiffre de 1,2 milliard et l'objet de la mesure ne se recouvrent pas.

Ce qui n'est mesuré nulle part

Trois grandeurs manquent, et les deux camps les invoquent quand même.

Notre avis

La question posée telle quelle n'a pas de réponse honnête, parce qu'elle oppose un chiffre précis, le solde du régime, à une grandeur que personne ne mesure, l'apport économique du secteur. Trois constats tiennent, en revanche.

  1. Le régime est durablement déficitaire, et le nier dessert le secteur : le chiffre est public et vérifiable en trente secondes.
  2. Il ne l'est ni seul ni le plus. Tout l'emploi court l'est, les CDD bien davantage, et les contrats stables financent l'ensemble. Le calcul qui isole les intermittents produirait des résultats aussi spectaculaires appliqué à n'importe quelle catégorie précaire.
  3. Le vrai sujet, c'est 320 millions, pas un milliard : le coût des règles dérogatoires, pas l'écart comptable brut. À ce niveau, la discussion redevient possible, parce qu'elle porte sur un arbitrage politique assumable plutôt que sur un chiffre choc.

Reste une question que personne ne pose et qui décidera de la suite : combien de temps peut-on négocier un régime sans que son coût réel soit publié à jour ? Le dernier bilan dédié date de 2022, sur des données de 2019. Tant que ce chiffrage manque, chaque réforme se négociera au rapport de force plutôt que sur des données. C'est exactement ce qui s'est passé à chaque fois.

Questions fréquentes

Combien coûte le régime des intermittents du spectacle ?

Cela dépend de ce qu'on appelle coût. L'écart brut entre allocations versées et cotisations encaissées tourne autour d'un milliard d'euros par an, chiffre stable depuis le milieu des années 2000. Mais le coût des règles dérogatoires elles-mêmes, c'est-à-dire ce qu'économiserait un basculement au régime général, a été évalué à environ 320 millions d'euros par le rapport parlementaire Gille (Assemblée nationale, n° 941, avril 2013), chiffrage repris par le groupe de travail sénatorial — le directeur général de l'Unédic rattachant pour sa part un solde du même ordre à la solidarité interprofessionnelle.

Les intermittents coûtent-ils plus cher que les autres contrats courts ?

Non, pas en valeur absolue. Le tableau publié par la Cour des comptes en 2013 montre pour 2011 un solde de moins 1 011 millions pour les annexes 8 et 10, moins 1 464 millions pour les intérimaires et moins 5 592 millions pour les CDD de droit commun. La Cour écrit elle-même que c'est le solde des CDD qui a le plus pesé sur l'équilibre du régime.

Les intermittents cotisent-ils plus que les autres salariés ?

Oui, nettement. Le taux de contribution sur ces contrats est de 11,40 %, porté à 11,90 % pour un contrat d'usage de trois mois ou moins, contre 4,00 % en droit commun. Ils sont en outre les seuls salariés, avec les expatriés, à avoir conservé une contribution salariale après sa suppression générale au 1er janvier 2019 (loi du 5 septembre 2018 ; l'exonération transitoire datait d'octobre 2018) — troisième exception : les salariés d'employeurs monégasques.

Le régime a-t-il été réformé ?

Plusieurs fois, et cela se voit dans les chiffres. Le rapport entre allocations et contributions est passé de 772 % en 2002 (chiffre Cour des comptes) à 360 % en 2019, sous l'effet des hausses de cotisation, du plafonnement mensuel de cumul et des franchises congés payés.

Combien y a-t-il d'intermittents indemnisés ?

Environ 125 000 allocataires indemnisés au 31 décembre 2024 selon France Travail (58 800 en annexe 8, 66 200 en annexe 10), soit près de 5 % des allocataires indemnisés de l'assurance chômage. À rapporter aux 305 000 personnes qui ont travaillé au moins une heure sous ces annexes la même année.

Tous ceux qui travaillent en intermittence sont-ils indemnisés ?

Non, loin de là. D'après la distribution des heures publiée par France Travail pour 2024, environ 58 % des personnes ayant travaillé sous les annexes 8 et 10 ont travaillé moins de 507 heures sur l'année civile — lecture du graphique par tranches de France Travail ; la condition réelle s'apprécie, elle, sur 12 mois glissants, avec des heures assimilées. Beaucoup cotisent sans jamais ouvrir de droits.